La fin de la route
Une nuit de décembre, il y a une semaine, Uiyaka, la jument d’Isa, a commencé à se regarder le ventre. Et puis elle a fait la java. Beaucoup. Plusieurs heures durant. Elle a couru, elle s’est roulée partout par terre, et couru encore, et roulée… Elle en a cassé la clôture. Et puis roulée et couru et roulée encore et encore et enfin ne plus bouger, épuisée…
Bon. Nous, les chevaux, on sait que quand ça commence mal… ça finit pas toujours bien… Enfin, qui vivra verra, sans mauvais jeu de mots. Alors, on a continué de manger notre foin et on l’a laissée se reposer.
Et puis mon boss est arrivé au lever du jour et il l’a trouvée comme ça, couchée par terre. Et puis, Isa est arrivée. Et puis la véto est arrivée. Et puis, branle bas de combat. Piqûre, échographie, intubation, vidange, perfusion, rasage, bétaillère… moi je me suis approché d’elle pour sentir son ventre pendant qu’elle était là, avec sa perf accrochée à un arbre, et je me suis dit que quand ça commence mal… ça finit pas toujours bien. Mais bon, qui vivra verra… Alors, quand elle est partie pour monter dans la bétaillère, on a tous henni pour lui dire au revoir et bonne chance. Mais la chance, cette nuit là, elle était partie on sait pas trop où, en tout cas, elle était pas là. Uiyaka n’est pas revenue.
Ils l’ont opérée, là-bas, à la clinique, et ça s’est bien passé. Elle a même recommencé à manger et à digérer. Mais elle était épuisée. Elle a commencé à développer des trucs qu’on connaissait pas : myosite, myopathie… elle qui avait tant de peps, d’énergie et de joie de vivre, elle arrivait même plus à faire 3 pas. Et puis, la nuit du solstice d’hiver, son cœur s’est arrêté, le bout du bout de la route, la fin du show.
Les jours ont recommencé à rallonger, mais cette année, Uiyaka ne l’a pas vu. Elle ne se réjouira plus avec nous du retour du printemps. Elle ne fera plus ses bonds de joie à l’arrivée du foin. Elle ne tapera plus du pied quand Isa lui demandera quelque chose qu’elle comprend pas. Elle ne dira plus « youpi ! On fait la course ? ». Elle ne cherchera plus à me passer devant en rando, ou à se cacher derrière moi quand un truc l’inquiète. Elle ne fera plus des stops et des rollbacks à côté de l’abreuvoir. Elle n’entreprendra plus de nous rassembler avec Isa. Elle n’essaiera plus de progresser à la garrocha… Voilà, c’est comme ça…
Je vois bien qu’Isa et mon boss ont de la peine. Et moi aussi, qui ne suis qu’un cheval, comme vous pensez parfois, je sais ce que c’est. Nous les chevaux, on fait avec et on continue. On regarde l’horizon, et on essaie de pas trop se poser de questions. Parce qu’on sait que quand ça commence mal… ça finit pas toujours bien. Voilà, c’est comme ça…